Lettre d'Antoine à son épouse Magdeleine, 17 mars 1808

Expéditeur : Antoine Morand
Expedié depuis : Machy

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Transcription

A Madame Morand de Jouffrey à Lyon
De Machy, le jeudi 17 à 8h moins un quart

Aussitôt que tu le pourras tu enverras je te prie la cuisinière dire à M. Durand des Brotteaux de te venir parler ou tu lui écriras un mot, mais le premier serait peut-être le plus sûr.

Il faut qu'il se munisse demain du billet nécessaire pour faire entrer et ressortir quatre années de vin en deux demi-pièces et qu'il se trouve samedi matin à huit heures à la barrière de Vaise sans manquer, où il trouvera Lombard .

[...]

Voilà mes commissions faites et quoiqu'il soit un peu tard chez Jacques où tout le monde est déjà couché comme on m'a promis d'attendre que ma lettre fut écrite avant de se fermer irrévocablement, je te dirai que j'arrive de Curis où je ne suis arrivé ce matin qu'à près de midi et où nous avons planté quelques arbres avec Honoré  ; il faisait si beau ce matin que je n'avais pas pris mon manteau et ce soir il a un peu plu. Tu sens bien que quelque plaisir que j'aie à me trouver avec mon gendre, il m'en coûte bien pour parcourir certains espaces et me retrouver dans certains lieux, mais ma chère amie , depuis le malheur qui nous a écrasés je me trouve mal partout et la peine que j'éprouve dans les endroits où tout me parle d'elle n'est cependant pas pour moi, sans quelque mélange de consolation.

Hier j'ai passé la soirée à lire la vie de M. le duc de Penthièvre, la lecture en est triste et bien convenable à ma position ; j'aime beaucoup aussi le style et les idées fortes de la femme qui en est l'auteur, la même qui a écrit la vie de Mad. de Lamballe ; et nous faisons la cruelle expérience de la vérité de ce qu'elle dit : ‘' rien ne prouve autant la faiblesse de l'homme que l'impossibilité où il est de fixer le bonheur, parce que tous les objets de ses affections sont périssables comme lui. Ni la jeunesse, ni la beauté, ni le Rang, ni la fortune ne peuvent retarder d'un seul jour l'arrêt fatal…….

Tous les objets qui nous attachent dans ce monde, échappent à notre amour à l'instant où nous le craignons le moins et la vie n'est qu'une longue suite de funérailles, où l'homme qui atteint la vieillesse n'a que le triste avantage d'avoir vu plus de ses semblables descendre au tombeau, et d'avoir eu plus de larmes à répandre.''

Elle termine cependant par convenir que le temps émousse nécessairement les pointes trop aiguës de la douleur, les âmes simples et vraies, dit-elle, ‘'qui n'exagèrent rien, conviennent de bonne foi qu'il est dans la nature humaine de se consoler des maux sans remède et c'est ce que prouva M. le duc de Penthièvre, etc.''

Je suis réduit à te citer ma bonne amie les réflexions des autres puisque les miennes sont maintenant sans effet sur toi. Cependant ma chère amie , n'oublions pas que c'est dans une union et un accord plus intime que jamais que nous pourrons trouver des forces contre la douleur et les moyens de nous acquitter de ce que nous nous devons mutuellement et de ce qu'il nous reste à faire pour le bonheur de nos enfants ; je ne peux te passer l'insouciance que tu parais prendre maintenant à ta santé et à tout ce qui te touche personnellement, car tu dois bien sentir de quel prix est ta conservation pour James pour Léo et pour leur père.

Que ce soit pour eux ma chère amie que tu prennes un peu de courage, le mien s'en va tout-à-fait, ma tête se perd et je sens bien que c'est surtout à ton état et à ta volonté de ne rien faire pour l'améliorer, que je dois la position où je me trouve. Il ne peut me rester de consolation dans ce monde qu'autant que je pourrai t'aider à supporter les peines et être de quelque utilité à mes enfants, s'il faut renoncer à cet espoir, que faire sur cette terre ?

Mais il faut terminer des réflexions que je porte sans cesse avec moi, et aller porter mon griffonnage à cette fille qui va demain à Lyon, il apparaît qu'on en est fort content. 

A propos des soins à apporter à Azélie, qui souffre d'une brûlure :

[...] … un médecin avec lequel j'ai voyagé aujourd'hui m'a dit de faire fondre de l'huile d'olive un peu de cire vierge et d'y écraser pendant que cela est chaud un jaune d'œuf bien dur ; on broie le tout de manière à en faire une pommade un peu liquide et avec une plume on humecte souvent la petite plaie cela est excellent pour la brûlure et empêche les démangeaisons qui excitent les enfants à se gratter. Adieu ma tendre amie . Je ne peux croire qu'un malheur qu'on n'a point à se reprocher puisse engager à se moins aimer. 


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