Lettre d'Antoine à son épouse Magdeleine, 2 juin 1801

Expéditeur : Antoine Morand
Expedié depuis : Paris

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Transcription

A Madame. Madame Morand Jouffrey. Rue St. Dominique. A Lyon
Paris, le 13 prairial, mardi [2 juin]

Avant de répondre aux principaux articles de tes dernières lettres ma bonne amie , il faut te dire que j'ai été obligé hier de donner une lettre pour toi à M. de Vauban , fils je crois du célèbre maréchal de Vauban si fameux pour ses fortifications. Je ne le connais point mais M. Faure l'ami de Mad. Morand qui est chargé de plusieurs affaires pour de braves gens et entrautres de celles de M. de Darv[illiers ?] me l'a demandé bien devant M. de Virieu et je n'ai pu m'y refuser. Au reste il est très recommandé au préfet et à Jaumes , son affaire n'est pas de celles qui puissent souffrir de difficultés, je crois donc qu'elle ne peut que te fournir une raison de voir les puissances sans te compromettre en aucune manière, qu'il est des gens qui gagnent à être vus plus souvent et je crois que tu es de ce nombre, il me paraît d'ailleurs que le préfet cherche à te faire bien des honnêtetés, tu feras au reste ce que tu croiras convenable après avoir causé avec ce monsieur, il a de bonnes connaissances à Paris et quelquefois un service rendu se retrouve. Carret a écrit une lettre très forte en sa faveur à Jaumes , je l'ai vue et l'on m'a dit qu'il en avait une du préfet de Paris pour le nôtre.

Avertis-moi bien de la marche du préfet et du moment où il compte quitter Lyon, je voudrais bien qu'il fût dans le cas d'être consulté sur ma seconde affaire avant son départ, j'imagine que s'il t'a encore dit quelque chose de relatif au double péage tu lui auras répondu d'après mes nouvelles intentions ; j'ai rendez-vous demain avec M. Cretet pour en parler, quant à l'autre affaire rien de nouveau, mais nous allons la préparer vivement à présent. Les huit jours demandés sont bien avancés.

Il me paraît ma bonne amie que la petite enceinte qu'on se décide à faire est suffisante pour les intérêts de la compagnie et j'approuve bien l'arrangement qu'elle a faite avec M. Périn pour les ballons qu'il fera partir. Seulement comme je crois que ce petit emplacement ne nous rapportera rien ou bien peu de choses, n'est-il pas à craindre que cela n'attire trop la foule sur notre terrain et ne nuise aux arbres nouvellement plantés dans nos allées, n'aurait-on pas pu faire partir les ballons dans la plaine où on joue aux barres sans que cela empêche l'établissement du spectacle dans la maison du charpentier. Sur tout cela je m'en rapporte, c'est sur les lieux qu'on peut calculer les avantages et juger des inconvénients, tous les Lionnais (sic) que je trouve ici ne cessent en voyant les différents jardins qui abondent à Paris de s'étonner qu'il n'y en ait pas dans ce genre aux Brotteaux et je tiens bien à l'extension de mon projet, ménage-nous quelques connaissances, parles-en souvent à Hubert qui peut nous trouver des actionnaires et nous nous en occuperions sérieusement à mon retour. Le local que je propose est un peu petit, mais ce n'est pas à nous à le dire et il peut d'ailleurs présenter bien des ressources qu'on ne trouverait point ailleurs dans les Brotteaux du moins ; je suis bien aise que tu aies parlé à Vitet il n'y a que lui à qui tu peux t'adresser, je ne crois pas qu'il fût disposé à en plaisanter, il ne peut qu'être flatté du désir que tu témoignes de me revoir son confrère et à coup sûr personne ne peut conduire une affaire de ce genre avec plus d'adresse et de moyens de réussir ; c'est au reste pour n'avoir rien à se reprocher, car je t'assure que je pense bien souvent comme toi et que si je pouvais espérer que cela ne nous devint un peu nécessaire je resterais volontiers libre et indépendant des événements qui peuvent encore avoir lieu ; je conviens cependant que toute idée de changement me fait trembler maintenant tant il serait à craindre que de nouveaux mouvements ne nous plongeassent dans de nouveaux malheurs et ne viennent interrompre le calme dont nous jouissons et qui s'il dure doit opérer des changements avantageux dans la position particulière de chaque propriétaire.

Je suis bien étonné que Perron n'ait pas été te voir, j'imagine que s'il s'est trouvé au souper du préfet , tu l'auras su et auras trouvé le moyen de lui parler s'il ne l'a pas cherché lui-même. Il ne m'a point écrit, je suis bien fâché que la liaison dont je lui ai parlé avec le maire, le mît dans le cas de se défier un peu de moi dans tout cela ; on dit ici que le préfet demande à venir à Paris pour soutenir son ouvrage relativement à l'affaire des octrois mais je n'en sais rien et suis persuadé qu'il est bien plus fort à Lyon et qu'il ne doit pas quitter, s'il y prend tant d'intérêt, dans le moment où cela sera porté au conseil municipal.

Ma santé est maintenant fort bonne, je bois de la saponnaise tous les matins dans laquelle il y a un peu de sel de Vitré et n'ai pas l'apparence de douleurs depuis l'application des sangsues. Je parlerai plus en détail à M. Vitet de la santé d'Albine , c'est-à-dire de ce sang fixé au bout du nez, je croyais t'avoir parlé des sangsues, plusieurs personnes ici m'en ont parlé comme dans le cas de détourner le sang qui s'est fixé là, sur le tout il faut maintenant suivre le lait d'ânesse et quoi que tu en dises qu'elle suive un peu de régime dans le moment où elle le peut. Je suis bien fâché de l'accident de James je sais que cela est fort long, mais je ne vois pas trop comment tu le mènes à la favorite et ailleurs il faut beaucoup de tranquillité pour guérir et à son âge il est difficile de rester sans mouvement surtout allant à la campagne. J'ai vu M. Dussaussois chez lui et malgré mes instances et nos conversations il a pris la peine de venir me voir hier et m'a rencontré par hasard car il était deux heures et je n'étais rentré que parce que je ne m'étais pas fait coiffer le matin ce qui est rare, tu sais que je n'aime pas beaucoup à multiplier les toilettes.

Je suis bien aise que Mlle Joséphine soit contente de James et de son intelligence c'est un juge dont je fais grand cas et dont on est heureux de mériter l'approbation, je suis content mais étonné que le petit compagnon d‘instruction n'ait pas un grand avantage sur James , on me l'avait vanté comme un prodige, mais on le lui a trop dit sans doute et rien n'est plus dangereux à tous les âges que de mettre trop de prix à des choses ordinaires. Nous avons peut-être bien eu un peu ce tort vis-à-vis d'Albine , il faut espérer cependant que cela ne l'empêchera pas de réunir beaucoup d'application à des dispositions naturelles ; tout ce qui est talent, même de pur agrément, est maintenant porté à une si grande perfection qu'on a besoin de plus de travail que jamais pour être remarqué. Ce n'est pas que j'aie la prétention que ma fille le soit, à moins que ce ne soit par sa bonne éducation, sa douceur, ses qualités essentielles et toutes les ressemblances avec sa mère qui pourraient en faire une bonne mère de famille.

Il paraît madame que vous courez beaucoup et mangez souvent dehors, j'espère que tu auras été faire un tour à Machy, je suis bien attrapé de n'y pas être j'aime bien mieux nos bois et la petite cabane que tous les beaux jardins que je vois ici, il faut espérer que nous finirons cependant par pouvoir vivre un peu pour nous et selon nos goûts, j'espère qu'ils se ressembleront et toujours assez pour que le bonheur de l'un ne coûte point de sacrifice à l'autre ; je crains quelquefois que tu n'aimes pas beaucoup le séjour de la campagne, cependant je conviens que je ne t'y ai jamais vu l'air ennuyé, tu as la bonté de ne l'être pas avec ton bon ami, pour lui tu sais qu'être près de lui suffit à son bonheur et qu'exister paisiblement est ce qu'il désire le plus. Il me tarde bien de sortir de ce calme où je suis venu me jeter et dont je ne vois pas encore quand je pourrais me tirer.

Je suis désolé de ce qui arrive à M. Galet , j'imagine que tu lui as déjà témoigné tout mon chagrin ; M. de Virieu et moi en parlons souvent ; il paraît que l'on va continuer maintenant les diminutions et il n'est pas possible qu'avec des papiers aussi en règle son tour n'arrive pas enfin. J'espère que cette nouvelle n'aura pas altéré la santé de madame il faut qu'elle se ménage dans l'état où elle est ; tu vois qu'elle a une habitude dangereuse que je ne t'ai jamais cependant trop empêchée de prendre.

Je ne sais si je t'ai dit que je vois quelquefois Mme de Plantigui, elle est bonne aimable, Mayeuvre l'aime beaucoup et j'ai contribué tant que j'ai pu à un petit arrangement avec sa sœur qui j'espère se terminera. Elle n'aime pas le moine et est bien plaisante dans la manière dont elle en parle et copie son ton.

Mille choses de ma part à Gouret et à sa femme je ne lui ai pas écrit depuis longtemps mais je vois bien qu'il aime mieux correspondre avec moi par ton intermédiaire, j'espère que je trouverai quelque jour l'occasion de prendre ma revanche.

J'ai été obligé de faire bien des courses inutiles pour cette affaire Lefèvre , l'indication de ce M. Martin qu'on t'a donnée m'a fait perdre beaucoup de temps, ce qui ne serait pas arrivé si j'avais été directement vers M. Lefèvre . Je t'en parlerai ensuite plus en détail, mais on ne peut compter sur un objet de ce genre.

J'embrasse de tout mon cœur la mère et les enfants ; qu'Albine me donne ses commissions un peu d'avance parce que cela se fait lorsqu'on trouve le moment.

Bien des choses de ma part à Marie je suis bien aise qu'elle se porte mieux ; dis-lui que je ne peux m'accoutumer à me passer de ma bonne et que je la retrouverai avec grand plaisir, bien des choses aussi à Jeanneton et à Didon.


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