Lettre d'Antoine à son épouse Magdeleine, 15 mars 1801

Expéditeur : Antoine Morand
Expedié depuis : Paris

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Transcription

N°6/ A madame Morand-Jouffrey, rue Saint-Dominique, n°66, à Lyon
Paris le 14 ventôse an 9, 11h du soir

Sa lettre du 4 est arrivée le 8 ; la lettre de sa femme, datée du 9, ne lui arrive que le 14.

Considérations sur les places réservées aux Parisiens au corps législatif ; concurrence : « chacun fait valoir fortement ses services et le crédit de ses amis ».

[...] Quant à moi ma chère amie , je sais bien la place que j'aime le mieux, pour celle-là, j'espère qu'on ne me l'ôtera pas ; la privation que j'en éprouve maintenant m'est bien sensible, c'est vraiment un temps perdu et à mon âge je sens déjà qu'on n'en a plus à perdre.

Cherche toujours à rencontrer le ministre de l'intérieur ; raconte qu'il était invité chez les Fulchiron ; que, pour ne pas paraître provincial, y est arrivé trop tard ; et que le ministre de l'intérieur, sans prévenir, y était venu dîner et s'en était déjà allé lorsqu'Antoine est arrivé, ne trouvant plus que Madame et ses enfants.

[...] J'ai fait une visite à Chapet . Mlle Dot l'avait prévenu et il m'a reçu fort honnêtement ; tout en me disant qu'il n'avait pas influé sur les nominations, j'ai bien reconnu le contraire, et il est convenu que comme on lui avait demandé des notes sur ceux qui étaient sur les listes et qu'il ne me connaissait pas, il n'avait pu en joindre à mon nom qu'il se rappelle bien qu'il y était. tu sens qu'il résulte après clairement de cet aveu qu'il a bien pu substituer un autre nom au mien ou même y joindre quelque réflexion désavantageuse je crois même pouvoir croire d'après ses discours que s'il n'en a pas dit du mal il a bien pu observer que j'avais une fortune immense et qu'il fallait par conséquent donner les places à ceux qui en avaient besoin ; je l'ai détrompé à cet égard et Mlle Dedien aussi ; Mme de Nervo le connaît beaucoup enfin et tout ce que je peux faire est de le ramener pour me le rendre favorable si l'occasion s'en présente.

Les Nervo travaillent au reste pour eux, comme tant d'autres ; le père est comme tu le sais juge au tribunal civil et quête l'occasion d'en avoir une au tribunal d'appel ; le fils qui a perdu sa femme (ce que j'ignorais), travaille depuis longtemps à avoir une place au tribunal, il n'a pu y parvenir jusqu'à présent mais il paraît très vraisemblable qu'il réussira dans ce moment ; Chaput est une de ses meilleures cordes. [...]

Cite d'autres noms.

[...] Tu ne me parles point de Daudiffret , j'ai dîné avec sa femme et ses enfants ; la tête de sa mère est bien dérangée, sa femme est bien intéressante, sa malheureuse position ajoute encore à l'intérêt qu'elle inspirait mais, entre nous, cela n'a pas produit le même effet sur son mari, il ne lui écrit pas même et cependant tout le monde ici la chérit et la désire ; en vérité on est bien heureux d'être si aimable et de pouvoir ainsi se faire adorer sans se gêner le moins du monde. Je lui écrirai dans quelques jours pour lui donner des nouvelles de sa famille et lui parler du plaisir qu'on aurait à le revoir ; quant à la dame dont tu me parles, elle est folle si elle se décide, elle ne tardera pas ensuite à s'en repentir, au reste si le malheur qui en résulterait pour elle ne retombait pas sur d'autres, elle serait bien maîtresse de faire ce qui peut l'amuser. Il est fort heureux que le beau qui te fait la cour ne te l' (comme tu me le dis) que pour que tu sois favorable à ses intentions pour la veuve, car sans cela il y aurait de quoi donner de furieuses inquiétudes à un mari assez bourru, pas trop aimable, absent, et qui devient bien vieux , car le commencement de mars l'oblige d'en convenir.

Il me paraît en effet, madame , que malgré vos projets de vivre bien seule, vous avez souvent du monde et en grand nombre ; pour moi je suis bien seul et cependant je dépense beaucoup, mais je t'assure que j'en gémis, car jusqu'à présent tout cela me paraît à peu près inutile ; indépendamment de mes intérêts ce serait pour moi un grand chagrin que de ne réussir à rien. Quand je te parlais d'argent à m'envoyer c'est que réellement je ne peux ni ne veux faire payer mes habits et petites emplettes aux autres, tu chercheras donc les moyens de me faire passer 600# mais dans quelque temps et tu auras soin de les faire passer par Tifane et par la même voie que j'emploie pour qu'on le sache.

[...]

Madame Tullien , les Coval , Mme Davien , les Nervo tout le monde me demande de tes nouvelles avec grand intérêt, on est bien accueillant dans ce pays et j'ai grand plaisir à entendre partout dire tant de mal (sic) de ce que j'ai de plus cher et dont j'apprécie bien la douce possession. Adieu, mon aimable amie , ne comptons pas beaucoup sur le bonheur que peuvent procurer les places et l'opulence mais pensons qu'il en est un bien inappréciable et qu'il dépend de nous de conserver celui de se bien aimer. Quelles que soient les peines de cette vie elles sont bien adoucies lorsqu'elles sont partagées et les plaisirs qu'elle offre sont souvent bien froids pour celui qui en a tout seul.

Embrasse Albine , James et mon petit Léo . Je répondrai à ma grande fille incessamment, et suis bien aise de la savoir en bonne santé. Fais bien aller la mie et qu'on la promène souvent si tu ne t'en sers pas beaucoup.

J'oubliais de te dire que je me porte aussi bien qu'on peut le faire tout seul et privé de la meilleure moitié de soi-même , je ne suis pas malade du tout, mais ennuyé beaucoup.


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