Lettre de J.-A. Tempier à Magdeleine, sa belle-sœur, 12 août 1799

Expéditeur : Jean-André Tempier
Expedié depuis : Ménerbes

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Transcription

Ménerbes, 25 thermidor an 7

Votre lettre du 9 thermidor, ne m'est parvenue, ma chère sœur , que le 20. [...] Je n'étais pas instruit du projet de mon épouse et de mon fils , quand votre : elle était à Avignon pour lui et moi à Ménerbes. Elle m'en fit part à son retour, et je l'approuvais : je ne désire pas moins qu'elle, que ce projet puisse s'effectuer et suis prêt à faire tous les sacrifices nécessaires pour y parvenir. Il n'en est point qui coûtent à un père, quand il s'agit du bonheur de ses enfants.

Je ne leur ai pas dissimulé les grandes difficultés qui se rencontreraient à la réussite ; il faudra tout votre attachement et tout votre zèle pour les surmonter ; une demoiselle ne quitte pas aisément une famille dont elle est aimée, si ce n'est pour s'unir à un jeune homme qui lui est connu, ou qui ait du moins des liaisons de parenté avec sa famille. Autant je désire le bonheur de mon fils , autant je serais au désespoir que la personne qui s'unira à lui n'y trouvât pas le sien, ainsi il convient de peser mûrement toutes choses, et de voir si tout peut concourir au même but.

L'éloge que vous me faites de la personne que vous avez en vue est parfait ; j'aime surtout qu'elle ait reçu une éducation bonne et simple ; si elle en avait eu une trop recherchée, elle se prêterait difficilement au ton de ce pays, et s'y déplairait peut être. Notre plan est de passer l'été à la campagne dans nos cantons ; elles n'offrent ni les mêmes agréments, ni la bonne société des vôtres. De grâce, ma chère sœur, ne nous peignez pas trop en beau.

Vous me demandez des explications sur deux articles. 1° sur le parti que nous pouvons faire à mon fils 2° sur le désir qu'a la famille de la demoiselle, que ce jeune ménage passe six mois de l'année à Lyon. Je vais vous dire notre manière de penser, sur l'un et l'autre objet.

Les pertes que j'ai essuyées dans la révolution, ne nous mettent à même de donner à présent à mon fils qu'un domaine situé au terroir du Thor, à deux lieues et demi d'Avignon ; il est très considérable et vaut 80 000 mais il n'était affermé en 1789 que deux mille et six cents livres. Le produit de ce domaine peut facilement être porté à 4 000 livres, mais il faut pour cela y construire une seconde ferme qui coûterait 6 000 livres. Le fermier actuel exploite ce domaine avec 4 charrues et les deux fermiers en auraient six.

Quant aux spectatives de mon fils , on en jugera par l'état de ma situation que je vous enverrai, si l'affaire peut avoir lieu, état qui sera de la plus grande exactitude. Ah dieu ne plaise que je voulus tromper personne.

Mon intention et celle de votre sœur est que cet enfant soit notre héritier, si les lois nous permettent un jour de disposer de nos biens, à notre gré, mais je vous préviens que, dans ce cas, nous ne réduirons ni ma fille ni mon fils cadet à leur stricte légitime : les lois anciennes sur les successions m'ayant toujours paru aussi injustes que les nouvelles, si les lois ne nous laissent pas libres à cet égard, nous prendrons des moyens pour assurer à cet enfant une somme de 50 000 livres, plus qu'aux autres.

La demande de passer six mois de l'année à Lyon, me paraît plus difficile à concilier. D'abord elle nous priverait de vivre avec un enfant qui fait notre consolation, et dont les soins nous seront plus nécessaires de jour en jour, pour la gestion de nos affaires ; ensuite, mon fils ayant reçu une bonne éducation, et fait d'excellentes études, j'ai toujours eu l'espérance que les circonstances lui permettraient d'être pourvu de quelque place ou charge de magistrature qui lui donnerait un rang parmi ses concitoyens, et améliorerait sa fortune ; en condescendant aux désirs de passer la moitié de l'année à Lyon, il faut renoncer à cette espérance ; s'il en était dédommagé par les avantages que lui offrirait ce parti, nous pourrions consentir à ce sacrifice ; mais, dans ce cas, ces jeunes gens auraient ils un ménage à eux ? Où seraient-ils reçus dans la famille de la jeune personne ? Il paraît essentiel de savoir, comme on l'entend, vous ne vous expliquez pas là-dessus, je ne pense pas qu'ils soient assez riches pour soutenir un ménage.

Vous ne nous dites pas le nom de la demoiselle que vous avez en vue, et vous avez bien fait, mais vous auriez pu vous expliquer sur sa fortune : à l'âge de votre neveu , on ne doit penser à un établissement qu'autant qu'il est très avantageux, parce que l'état du mariage exige de l'aisance, si elle ne fait pas le bonheur, elle y contribue beaucoup. De quelle manière que fût pleine la dot de cette demoiselle, peut m'importerait ; mon intention ne serait pas de la dénaturer, et il me suffirait de toucher ce qui serait nécessaire pour les dépenses indispensables.

Malgré l'âge de mon fils et les lois actuelles, il peut s'établir sans danger, ayant un congé absolu du conseil d'administration du corps des hussards, dans lesquels il a servi.

Quelques liaisons que vous ayez avec une parente de cette demoiselle, il conviendrait, ma chère sœur, si l'affaire paraît sortable, que sa famille prît des informations tant sur le compte de mon fils que sur le nôtre ; vous m'obligeriez de l'y engager, afin qu'on se décida avec plus de connaissances de causes ; vous nous tenez de trop près pour qu'on s'en rapporte entièrement à vous. Je vous le répète, on ne saurait trop mûrir une affaire si délicate ; nous ne ferions heureux ni votre sœur, ni moi, si la jeune personne ne l'était pas ; nous désirons aussi qu'elle s'y décide sans répugnance.

Il y a deux ans et demi qu'un de nos parents voulait marier mon fils avec une demoiselle de nos environs, qui n'avait que sa mère ; elle était bien élevée, et leur fortune était de 7 000 livres de rentes ; mon fils prétexta son âge et ne parut pas vouloir s'établir encore. Quelque avantageux que nous parut ce parti, nous ne le pressâmes pas de l'accepter. Je ne vous cite pas ce fait pour nous faire valoir, mais comme une preuve qu'un engagement aussi essentiel demande une entière liberté, et qu'on doit le contracter sans contrainte, et après y avoir mûrement réfléchi.

Dans tous le cours de la négociation de cette affaire, si elle vous paraît susceptible de réussite, je vous parlerai, ma chère sœur, avec la même franchise, et ne vous mettrai dans le cas de n'assurer que ce qui sera vrai.

Si j'ai resté (sic) longtemps sans vous écrire, voilà une lettre qui en vaut quelques unes. Vous conviendrez avec moi que le sujet l'exigeait. Quelle qu'en soit l'issue, nous vous en saurons beaucoup de gré ; il est une preuve nouvelle de votre attachement. Agréez les compliments de votre sœur, mille choses affectueuses à votre mari , et croyez moi votre affectionné frère, Tempier .


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