Lettre d'Antoine à son épouse Magdeleine, 28 février 1802

Expéditeur : Antoine Morand
Expedié depuis : Paris

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Transcription

Adresse: 66 rue sainte Dominique à Lyon
Paris 9 ventôse dimanche

J'ai reçu à quatre heures après midi ma bonne amie , ta lettre du 5 qui était mercredi, tu me feras plaisir de joindre à la date, le jour de la semaine selon ton usage de l'année dernière. Après dîner, j'ai été voir les masques, faire une visite à Mad. Berenger que je n'avais pas encore trouvée chez elle et je suis rentré pour avoir le plaisir de converser avec toi ce qui en est un auquel j'attache beaucoup de prix faute de pouvoir mieux faire. J'entends un furieux bruit de voitures, il y a cette nuit bal à l'opéra qui est dans la même rue et je m'attends à être un peu troublé dans mon sommeil, cependant j'y suis déjà accoutumé à un certain point. Il eut été plus raisonnable de rester dans un petit entresol sur la cour qu'on m'avait donné en débarquant, mais soit dit entre nous j'ai tenu à être passablement logé, j'ai au premier étage au-dessus de l'entresol, sur la rue, une très belle chambre à deux croisées à banquettes, une alcôve un bon lit, un petit cabinet pour garde-robe et tenir mon bois, un secrétaire entre les deux croisées, une glace au-dessus, une belle glace sur la cheminée, des rideaux de fenêtre et d'alcôve en bleu et blanc un peu passés mais meublant bien ; une belle commode vis-à-vis la cheminée, toute la chambre boisée avec plusieurs placards, plafond et un tapis, quatre ou cinq bons fauteuils et autant de jolies chaises de paille qui ont la préférence pour mon usage ; cet appartement est du même prix qu'était ma petite chambre au 3ème étage de l'hôtel du Portugal ainsi je suis tout consolé de ne pas y avoir trouvé place. Ces petits détails sont pour toi seule qui y prends quelque intérêt et il est très inutile que d'autres les connaissent.

Le temps est beau depuis trois jours, je désirais bien que cela pût continuer. Je marcherai au lieu d'aller en voiture, ma bourse et ma santé se trouveraient toutes les deux fort bien de l'exercice que j'ai fait hier et aujourd'hui ; je me porte au reste très bien, et comme tu sais que je me plains souvent il faut que je sois fort content de moi pour en convenir.

[...] je t'incite encore à fermer mes lettres si tu ne les brûles pas car quand on écrit à sa bonne amie on dit bien des choses qui ne doivent être que pour elle. Par exemple tu dois bien croire que d'après tes désirs et les convenances que nous aurions pu y trouver, je n'aurais pas tout-à-fait négligé certain objet si je l'avais cru possible. Je ne te cache pas même que ne voulant pas que tu puisses avoir à cet égard aucun regret j'ai été frapper à une bonne porte et où j'étais sûr de me faire entendre, lui et son frère n'étant pas sur la liste. [...] d'après tout cela madame minette verra que le minou ne sacrifie rien puisqu'il ne pouvait avoir la moindre espérance et se conduit d'une manière avantageuse pour autre chose et satisfaisante dans tous les cas en ne laissant à personne aucun doute sur les dépenses qui l'amènent à Paris [...]

D'un autre côté, ma chère amie , je t'assure que ce que le minou désire vaut beaucoup mieux que le reste ; entre nous cela est furieusement dégradé dans l'opinion publique, ce qui peut empêcher que cela ne soit d'une bien longue durée ; d'ailleurs c'est que les nouveaux nommés ne seront pas là pour cinq ans, comme on le croyait, mais que chaque année on renommera parmi tous les membres ceux qui resteront ce qui place dans une position très désagréable. En voilà bien assez sur cet article pour que minette ne puisse avoir aucun regret.

J'ai vu ce matin M. Fulchiron , brave excellent homme et sur lequel je peux bien compter en cas de place vacante au t.[ribunal] Je n'ai point encore rencontré madame , tout le monde court ces derniers jours de carnaval, j'aurais grand plaisir à la revoir ce sont d'aimables et en même temps de bonnes gens que je sais bien apprécier. La femme et la belle-mère de Béranger m'ont bien embrassé et me demandent de tes nouvelles, et de celles de nos enfants comme si elles connaissaient beaucoup tout ce qui m'intéresse, la pauvre femme m'a dit avec un grand soupir qu'il y avait un mois et un jour que son mari l'avait quittée, je lui ai demandé combien il y avait à ajouter d'heures et de minutes, elle a souri mais je crois qu'elle aurait pu répondre à ma question tant elle est peinée et occupée de se trouver éloignée de son mari. Ils s'écrivent tous les courriers qui arrivent de deux jours l'un, enfin ils forment un ménage bien uni bien heureux et ce spectacle désespérant pour ceux qui n'ont pas ces douceurs est une grande jouissance pour ceux qui les connaissent et savent les apprécier. [...]


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